Ecriture poétique

 

6 JUIN
La carpe
« Dans vos viviers, dans vos étangs,
Carpes, que vous vivez longtemps !
Est-ce que la mort vous oublie,
Poissons de la mélancolie. »
Apollinaire, Le bestiaire
La CARPE aimerait libérer
Un son, une parole
Sa bouche s’avance
Ses lèvres sont ouvertes
L’idée est là
La terrible idée, grande prêtresse
De son intérieur perturbé
MAIS la carpe n’est qu’un poisson
Tourne tourne tourne
Et l’idée avec elle
Tourne en rond
Un son exhalé
C’est un bruit d’eau ou d’air
Bulle qui éclate
Sans pli, sans ride
Parce que personne n’a compris.


E. Réglat
Mars 2011

 

 

elodie reglat

 

9 SEPTEMBRE
Je pleure
Je suis née avec le canal lacrymal obstrué.
Naissance sans larme.
Depuis, ce canal s’est ouvert. Et je pleure.
Je pleure quand je ne sais pas expliquer.
Je pleure aux émotions,
Je pleure à la confusion,
Je pleure à l’impression,
Je pleure à l’expression.
Tout jaillit en larmes rondes qui roulent sur mes joues rondes.
On me regarde étrangement,
Alors je pleure.
C’est tout de même amusant,
Alors je pleure !
Je suis la jeune fille gouttelette.

E. Réglat
2011

elodie reglat

10 OCTOBRE

Champignon

Je t’attendais
depuis août
impatiente
Je t’ai cherché
dans l’humus
sous la mousse
Puis j’ai ouvert
mes yeux grands
et mon temps
Tu étais là
sur moi
en moi
émoi
Je t’ai cueilli
écrit
en mots d’automne


E. Réglat
Heubécourt, Octobre 2015

elodie reglat

 

2 FEVRIER
D’un extrême l’autre
Le froid descend dans mes bras.
Liquide.
Il s’empare de mes seins.
Citrons givrés.
Il court jusqu’au nombril.
Vipère dans le puits.
Mais il ne va pas au-delà :
La chaleur du corps de l’homme à mes côtés
alimente l’offensive depuis mes pieds réfugiés.
Février attaque peut être ma poitrine, mes bras,
Mais pas mes doigts
Que le papier et le stylo excitent.
Bataille des extrémités heureuses contre une matinée d’hiver.


E. Réglat
LE CAIRE, février 2012

 

 

elodie reglat

3 MARS
Ana Asfoura
« Midan Damesq », dis-je au chauffeur.
Je m’installe sur la banquette de skaï défraîchie.
Les rues poussiéreuses défilent.
Nous parlons du temps, des vents de sables, les khamassins, qui voileront de jaune l’air
gris de la ville, dans quelques jours.
« Je descends là. A droite, sous l’arbre !
– Mais, comment ? Tu habites dans un arbre ? plaisante le chauffeur.
– Ana asfoura ! Je suis un oiseau. »
Rire.
La voiture s’arrête sous l’arbre.
Je paie ma course, ouvre la porte, salue.
Puis je m’envole.


E. Réglat
Le Caire, mars 2012

elodie reglat


11 NOVEMBRE

Sorcière

ce n’est pas toi

la dame écorce
et sillons noirs
TOI
tes joues gourmandes
(de religieuses)
ta voix aigüe
(de chat huant)
Tes yeux pétales
(d’vergiss-mein-nicht)
TOI
sorcière
presque poussière
Wir werden dich nicht vergessen


E. Réglat
Lucmau, févier 2015


elodie reglat

 

4 AVRIL
Le bal d’avril
Le ciel est, au-dessus de moi,
Si bleu, si calme !
Cependant, électrique, énergiques,
Elles tournent, tourbillonnent…
Mais d’où viennent-elles donc ?
Les câbles, au-dessus de moi,
Sont immuables.
Cependant, carapaces impatientes
Elles volent, virevoltent…
Mais où vont-elles donc ?
Les bourgeons du tilleul qu’on voit
Aux rayons s’offrent
Cependant, elles ralentissent, s’approchent,
S’accrochent, accélèrent…
Mais que font-elles donc ?
Avril, au tilleul qu’on voit,
Fournit l’étoffe.
Cependant, elles roulent, chamboulent
De leurs ailes
la paix
leurs petits corps épais
fendent l’air lourd.
Mais qui sont-elles donc ?
A travers l’impassible toile
Le spectre me touche.
Cependant, sitôt le ciel assombri
Elles se posent sur l’abat-jour
Sur le mur, sur ma joue.
Le ciel est, au-dessus de moi,
D’un gris de mouches.


E. Réglat
Vernon, Avril 2013

 

 

elodie reglat


12 DECEMBRE
Voyages

Des ailleurs que l’on vit
Des icis que l’on rêve
Façades de guerre lasses
Minarets poussiéreux et superbes
Une ombrelle mordorée
Un samovar dans un wagon fumant
Et sur le pas des géants
Une cascade épicée
La Madre Selva protectrice
Verse du lait de yack
Laine de vigogne
Et nous ramène
À la vigne, à la bière
À la résine, à la mer
Fin du voyage
Début du reste.


E. Réglat
Carolles, juillet 2015


elodie reglat


8 AOUT
Ophélie
Lessivée, abîmée
Ô pauvre folle
Mais l’eau l’entraîne
Les Landes, Eden
Walden, Larden divague
Ophélie flotte
Sourit
Renaît de son lit d’opale
Où la lumière danse.
Ciel ! Liberté ! Transhumance !


E. Réglat
Larden, août 2013

5 MAI
Mois neuf
Avant
Il n’y avait rien
Rien de chair, de sang
Reins patients
Seins plaisir, ornement
Simplement
Maintenant
Un corps
Deux cœurs
Simultanément


E. Réglat
Carolles, mai 2014

elodie reglat


1 JANVIER
Mékekroitelle
Cot cot
Mouaque mouaque
MEKEKROITELLE ?
Kelbavardage !
Etsaraporte ?
MOUAQUE
Kelnaïveté
ENFANTILLAGE
Mouaquevoulévoukej’enpense ?
MOUAQUE
Cot
cot

E. Réglat
2015

elodie reglat

7 JUILLET
Désert
Je dois
Il faut
M’asseoir
Respirer
Sentir
M’inspirer
M’extraire
Fuir l’action
Accueillir la passion
Provoquer la béatitude
Faire vivre le désert
Creuser le temps
Fouiller le vide
Il le faut
La vie ronge
l’émotion
Tourbillon sans grâce
Je dois lever tes voiles


E. Réglat
Heubécourt, une nuit de 2015

elodie reglat